La même technologie qui détecte les séismes sous-marins et les fuites d'eau peut aussi capter vos conversations à travers la fibre. Et aucun brouilleur classique ne voit rien venir.

La fibre optique a longtemps joui d'une réputation d'inviolabilité. Contrairement au cuivre, elle n'émet aucun rayonnement électromagnétique exploitable à distance. Une équipe de chercheurs hongkongais vient de fissurer cette certitude dans un article présenté au symposium NDSS 2026 à San Diego, en février dernier.
Comment un câble en verre devient une oreille
Le principe exploité par les chercheurs de la Hong Kong Polytechnic University est physiquement simple. C'est précisément ce qui le rend inquiétant. Les vibrations sonores d'une conversation déforment imperceptiblement la structure de la fibre optique. Ces micro-déformations modifient la phase de la lumière qui circule à l'intérieur du câble. En branchant un système de DAS (Distributed Acoustic Sensing) à l'une des extrémités, un attaquant peut reconstituer le signal acoustique d'origine. Le taux d'erreur moyen tombe à 9 % sur 50 mètres. Autrement dit, plus de neuf mots sur dix correctement retranscrits.
Pour amplifier la captation, l'équipe a fabriqué un « récepteur sensoriel » : un cylindre PET de 65 mm de diamètre, entouré de 15 mètres de fibre enroulée. L'objet ressemble à un banal boîtier de technicien télécom (le genre de chose que personne ne remarque dans un couloir d'immeuble). Le dispositif, une fois posé, est entièrement passif. Pas d'émission radio, pas de batterie à recharger. Les balayages TSCM classiques, conçus pour repérer les mouchards électromagnétiques, passent à côté. Les brouilleurs à ultrasons, efficaces contre les micros laser, n'ont aucun effet non plus.
La fibre, capteur universel malgré elle
Le DAS n'a pourtant rien d'une technologie confidentielle. C'est le même principe physique qui permet de détecter les tentatives de sabotage sur les câbles sous-marins en mer Baltique. C'est aussi celui qui sert à repérer des fuites d'eau souterraines via les fibres déjà posées par les opérateurs. Les pas d'un plongeur au fond de l'océan, une fuite invisible sous le bitume, une voix à travers un mur : la fibre capte tout. La différence, c'est l'intention de celui qui écoute.
Le parc français donne la mesure de l'exposition. L'ARCEP recense plus de 22 millions d'abonnements FTTH actifs fin 2025, avec un taux de couverture supérieur à 90 % du territoire. Chaque boîtier ONT mural, chaque armoire de rue constitue un point d'accès potentiel pour cette technique.
La série des écoutes par canaux auxiliaires continue de s'allonger. En 2024, des chercheurs avaient montré qu'on pouvait reconstituer le contenu d'un écran en captant les émissions d'un câble HDMI. La fibre domestique est le dernier maillon de cette chaîne, et probablement le plus délicat à contrer. Le HDMI émettait un signal détectable par un scanner RF. La fibre, elle, reste strictement silencieuse.
Côté réalisme, l'attaque reste pour l'instant un proof-of-concept académique. Elle nécessite un accès physique à une extrémité de la fibre et un équipement DAS commercial qui ne tient pas dans une poche. Mais le matériel existe, il se vend sur catalogue, et personne ne viendra vérifier si le boîtier optique de votre palier est bien celui d'origine.
Vérifier de temps en temps que votre boîtier optique n'a pas été discrètement remplacé n'est officiellement plus une précaution de paranoïaque.
Source : Science